Je l'ai toujours dit et soutenu : "le malheur des uns fait le bonheur des autres". Il m'arrive parfois d'être sarcastique, cynique, certains diront un peu sadique. Disons qu'il m'arrive de rire à ce qui arrive aux autres, mais seulement quand la situation est vraiment drôle, par exemple la puberté de mon frère, ou les maladresses de mon amie Hélène, ou l'histoire de ces chirurgiens tanzaniens qui ont confondu deux patients au même prénom: l'un devait subir une opération du genou, l'autre une opération cérébrale... Quand les gens disent que je suis pas très compatissante, je réponds toujours que c'est là que le malheur des autres prend tout son sens:
le malheur des autres c'est fait pour nous faire rigoler. C'est la réponse à toutes ces questions qu'on s'est déjà tous posés
"ça
sert à quoi l'acné?" "pourquoi les coiffeurs ne font jamais les coupes qu'on leur demande?" "pourquoi c'est quand tout le monde me regardait que je me suis cassé la figure?" "pourquoi les alsaciens ont un accent si ridicule?".
Pour me faire rigoler mon enfant.Mais aujourd'hui je vois ça d'une perspective différente, disons, plus philosophique.
Laissez-moi vous mettre dans le contexte.
Ce matin je me suis levée à six heures (je travaillais à huit heures), après avoir affreusement mal et peu dormi, et j'ai eu le bonheur de découvrir que - ô joie- j'avais mes règles. J'affronte donc, le vent glacial, la nuit, le mal du bas-ventre, la fatigue... Je vais en minibus à Harrogate où se tient une foire du tricotage et de la couture
***la classe*** et où nous sommes tous employés aux stands de ravitaillement. Tu verras, m'a dit Jo, c'est facile tu fais que servir des petits gâteaux et du thé. Sauf que... de l'équipe de mon comptoir, je suis celle qui a été désignée pour refournir constamment le stock; mon comptoir est le plus éloigné de la cuisine; et il n'est pas relié au réseau d'eau courante. Je passe donc ma journée à porter des plateaux pleins de sandwichs et de gâteaux et des cruches de dix litres d'eau bouillante à bout de bras; les mamies anglaises aimant beaucoup boire du thé. Mais les mamies anglaises aiment aussi marcher lentement et s'arrêter au milieu des allées pour admirer cet adorable portrait de la vierge au point de croix
isn't it Margaret? Et moi mentalement je m'écrie "si vous pouviez tous avancer un peu plus lentement ça serait parfait, parce que c'est pas lourd du tout!"
Deux heures de l'après midi, ça fait six heures que je me trimballe des poids lourds dans une mer de boucles grises et de cardigans pastels et mon dos m'a déclaré la guerre. Enfin, le côté gauche seulement. C'est un de ces petits détails qui font que je suis moi: quand je porte des choses lourdes dans des chaussures pas confortables, les muscles du côté gauche de mon dos deviennent tendus et durs comme de la pierre. Ce qui est bien entendu douloureux. Mais, comme mes muscles du côté droit eux, ça va, merci, je penche à droite. En plus d'avoir l'air d'un touriste américain qui se fait prendre en photo à Pise, quand je marche j'ai l'impression d'avoir une jambe plus courte que l'autre. J'ai bien envie d'enlever ma chaussure gauche pour équilibrer le tout mais j'ai un pressentiment que ça correspondrait pas à l'image maison. Alors j'ai mal, je clopine, et je continue mon taf.
Mais à deux heures de l'après midi, ça fait aussi huit heures que j'ai mangé les trois toasts qui m'ont servi de petit déjeuner, et j'ai faim, très faim. Et j'ai toujours mal au ventre.
C'est pas grave, me dis-je, ça
forme le caractère. Et je prends le plateau de gobelets de jus d'orange et je me dirige vers mon comptoir.
Et là, c'est le drame, je trébuche, fais tomber la moitié du contenu de mon plateau, il y a du jus partout par terre.
C'est pas grave, ça
arrive, reste calme. Je pose le reste de mon plateau, me baisse dans un
"aïe mon dos!!" pour tout ramasser, juste au moment ou une collègue sort en trombe de la cuisine m'envoyant violemment la porte dans la figure.
Là il y a une voix dans ma tête qui hurle "
BLONDASSE TU VAS PAYER POUR TOUS LES AUTRES ce sera le dernier affront!! je vais t'arracher les yeux, t'écraser mon plateau sur ta grosse face d'anglaise auto-bronzée... etc" une autre qui dit
"vas-y pleure, il y a pas de honte à pleurer, ça ira mieux, tu verras..." une autre qui dit "
%*¤#~^§° ça fait maaaaaaaaaal". Mais, une toute petite voix me murmure "
Ca serait arrivé à quelqu'un d'autre tu te serais bien marré avoue-le". Et c'est celle-là qui l'emporte. Détrompez-vous j'ai pas été jusqu'à rire de mon malheur, loin de là, pas assez d'heures de sommeil pour ça. Mais j'ai pris ça d'un point de vue plus philosophique. Il n'y a pas de raison que ce soit toujours moi qui rie du malheur des autres, ils ont bien le droit de rire aussi. Et au moins j'aurais pas totalement perdu mon temps, j'aurais fait rigoler mes amis.
Alors j'ai dit à la blonde anglaise aux reflets chimiquement dorés "Nevermind
, I'm
okay
really" j'ai nettoyé le jus d'orange, cherché un autre plateau et continué ma journée sans commettre de meurtre, sans crise de larmes, sans appeler les urgences pour perte de verticalité et choc frontal avec un objet se déplaçant à grande vitesse. J'ai continué à travailler consciencieusement, j'ai même fini par avoir ma pause midi (à quatre heures trente), et par me dire que c'était pas si terrible que ça après tout.
Et puis Laura était pliée en deux quand je lui ai raconté ma journée, alors comme dit, c'est déjà ça.
Par contre je penche toujours.si vous êtes intéressés par l'erreur chirurgicale tanzanienne allez faire un tour
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